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La mémoire ouvrière :

un patrimoine à sauvegarder

 

Florence Loriaux

 

          Recueillir la mémoire ouvrière sous quelque forme que ce soit (écrite, orale, iconographique, sonore, filmée), la sauvegarder et la faire connaître, tel est l'objectif principal du CARHOP, Centre d'Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire. Créé en 1977 à la suite du succès de l’exposition «l’histoire ouvrière, c’est notre affaire», le CARHOP s’est constitué en asbl en 1980, est reconnu en 1984 comme service d’éducation permanente par le Ministère de la Communauté française et ensuite, comme centre d’archives privées.

          Outil de conscientisation, de sensibilisation et de formation, l’histoire permet à un large public de mieux maîtriser la situation actuelle grâce à une meilleure connaissance du passé et en l’aidant à découvrir qu’il est acteur des changements sociétaux dont il n’a cependant ni l’initiative ni la maîtrise.

          C’est pourquoi, le CARHOP, qui veut donner une dimension historique aux questions débattues aujourd’hui au sein du mouvement ouvrier, aide également les groupes de travailleurs à prendre conscience qu’ils sont riches d’un savoir culturel lié à leur région et à leur groupe social et les persuade de se le réapproprier.

          Une des missions du CARHOP, et non des moindres, est de transmettre cette histoire par le biais d’animations et de formations mais également par la réalisation d’outils pédagogiques (livres, brochures, expositions, …) sur des thèmes variés, présentant autant que possible des connexions avec des problématiques ou des situations contemporaines, et en établissant des liens entre le passé et le présent ou l’avenir, qu’il s’agisse de l’histoire du travail des enfants, de la pénibilité du travail, du syndicalisme, des femmes, de l’immigration, de la maîtrise du temps, du droit de vote, de l’allocation de chômage, des rapports entre les générations hier et aujourd’hui, des enjeux énergétiques pour les citoyens, des loisirs et de l’occupation du temps libre, de la sécurité sociale, etc.

Somme toute, le riche et intéressant patrimoine que représente l’histoire ouvrière a trouvé dans le CARHOP son défenseur, mais la tâche reste importante pour rassembler et conserver cette mémoire ouvrière dont des pans entiers ont déjà disparu à jamais.

          Effectivement, si une des premières difficultés à laquelle se heurte l’historien est la rareté et la fragilité des sources, cette vérité douloureuse et inhérente à toute démarche historique, l’est encore plus quand elle concerne l’histoire du monde ouvrier qui semble ne pas (ou très peu) conserver les traces de son passé. En effet, peu nombreux sont les travailleurs qui sont conscients de l’importance de leur histoire et qui disposent des outils intellectuels pour en conserver les traces (faible alphabétisation, tradition orale plutôt qu’écrite, etc.). Sans parler des entreprises qui accordent plus de soin à la conservation des procès-verbaux des assemblées générales qu’aux documents concernant les travailleurs.

          En outre, l’époque contemporaine est autant destructrice de sources que productrice d’une abondante information qui tend à nous submerger. La rareté devient vite le corollaire de l’abondance.

 

Les archives

 

          . 1 .

          Alors qu’aujourd’hui, on reconnaît à des sites industriels désaffectés et longtemps désavoués, un intérêt patrimonial certain, par le biais de nombreuses initiatives de rénovations et d’assainissement, permettant ainsi à la population de prendre conscience de la richesse de son passé industriel, la problématique  de la conservation du patrimoine archivistique du mouvement ouvrier reste néanmoins terriblement préoccupante.   

          Quotidiennement nous sommes confrontés à ce problème car lorsqu’on fait appel au passé, qu’il soit plus ou moins proche ou lointain, les documents anciens n'ayant plus de valeur administrative ont progressivement été écartés et ont parfois disparus au fil des déménagements (éliminés ou stockés chez l'un ou l'autre responsable). Or, quand ils existent encore, les documents sont généralement peu, mal, ou pas classés, souvent éparpillés en plusieurs endroits et de ce fait, peu accessibles, enfouis dans des greniers, des caves, sous des couches de poussières. Ils ont été confondus avec des caisses de matériel, ou encore ont été disloqués au gré de recherches ponctuelles menées dans le cadre d'une action ou du suivi d'un dossier.

          Dans cette même optique de recherche de nos traces, il est extrêmement intéressant de prospecter auprès des travailleurs, des militants et des anciens responsables dont les tiroirs conservent de véritables trésors, qu’il s’agisse de documents, de journaux, de photos, de cartes postales, d’objets relatifs à l'histoire du mouvement ouvrier, à la vie de travail,...

          Si cette démarche permet de mettre à jour des fonds dont l'existence avait été complètement oubliée, elle révèle également la rapidité avec laquelle les archives «conservées» dans des locaux vétustes et inappropriés, peuvent être amenées à disparaître, condamnées par un incendie, une inondation, un nettoyage radical, le vandalisme ou la bêtise humaine.

          Quoiqu’il en soit, les différentes recherches menées dans le cadre de la réalisation de l’histoire du mouvement ouvrier, permettent à chaque région étudiée de livrer quelques secrets de son patrimoine.

          Ce fut notamment le cas pour le Mouvement ouvrier chrétien de la province de Luxembourg pour lequel les nombreuses recherches entreprises, dont certaines infructueuses, menées sur une étendue géographique très vaste, ont permis de sauver divers fonds d'archives d'organisations conservés dans des conditions précaires, mais également de retrouver des fonds réputés disparus ainsi qu’une collection complète du journal du Mouvement «Le Travailleur Luxembourgeois».

          Lors de la réalisation de l’histoire du Mouvement ouvrier chrétien d’Ath, c’est la rencontre avec une sectionnaire de l’association Vie féminine-Ath qui a permis la mise à jour des archives de son époux, un ancien militant, décédé vingt ans auparavant.

          Ce sont aussi des bâtiments inoccupés, voire même à l’état d’abandon et livré aux squatters, qui conservent, vaille que vaille et dans des conditions extrêmes, la mémoire écrite des organisations avant que tout ne disparaisse dans le cadre de grands travaux de rénovation, si aucune intervention de sauvetage n’a été prévue.

          Plus que jamais, il apparaît nécessaire de mettre en oeuvre auprès des institutions et organisations, d'importantes campagnes de sensibilisation et de formation au problème de conservation des archives, afin de conscientiser leurs responsables et militants à l’importance de leur patrimoine . 2 .

 

          1 Depuis toujours, afin d'éviter que les problèmes de classement et de conservation ne se perpétuent, le Carhop a développé une politique d’intervention auprès des institutions pour les aider à traiter les archives. Bien souvent, le Carhop réalise un audit archivistique, initie le personnel et les responsables aux problèmes concrets que pose la gestion des archives et termine son intervention par la mise en place d’une procédure de classement du fonds et l’édition d’un inventaire. Pour les institutions qui souhaitent conserver leurs archives dans leurs locaux, un responsable des archives de l’institution est formé.

 

La mémoire orale

 

           Lorsque les sources écrites traditionnelles ne suffissent pas, il est nécessaire de faire appel à la mémoire et au bagage culturel de chacun(e)! C'est pourquoi il est aussi important de collecter les témoignages oraux qui peuvent compléter les informations provenant des sources écrites, ou carrément pallier à l'absence totale de documents. L’histoire orale reste un excellent moyen de conserver le patrimoine que constitue la mémoire ouvrière. Les interviews des acteurs donnent une dimension qualitative complémentaire et assurent un meilleur ancrage dans un environnement économique, politique et social parfois trop théorique.

          En outre, alors que la mémoire collective s'efface lentement mais inexorablement et que les témoins directs disparaissent, il est de plus en plus nécessaire d'instaurer l'échange des savoirs et des expériences entre les générations afin de mettre à la disposition des générations les plus récentes des informations nécessaires à la compréhension des trajectoires suivies par nos sociétés, de réinsérer l'histoire passée dans l'histoire présente. Tel est, par exemple, le cas des témoins directs - mais qui s’en vont peu à peu - de la grande épopée du charbon qui a marqué profondément et quelquefois douloureusement, la Wallonie au point d’en modifier le paysage et d’en changer la physionomie. Même si des signes de l’intense activité charbonnière sont encore bien perceptibles, le temps a fait son œuvre. Quelques terrils conquis par la végétation ou mutilés, quelques «belles-fleurs» ayant échappé aux assauts des démolisseurs, de nombreux monuments et quelques institutions relatant le passé minier nous aident à nous réapproprier cette histoire.

          L’importance du fait intergénérationnel aujourd’hui, découle de la multiplication de générations qui ont connu des histoires personnelles extraordinairement diversifiées.

          C’est la conséquence de deux phénomènes :

          Premièrement, l’accroissement corrélatif de la longévité moyenne et le recul de la mortalité qui font vivre beaucoup d’individus pendant des périodes plus longues. Ce phénomène oblige les générations à cohabiter pendant des durées qui ne cessent de croître. Notre époque est la première dans l’histoire où quatre voire cinq générations sont amenées à coexister et à se découvrir en vivant ensemble, alors qu’autrefois les générations se succédaient en se poussant les unes les autres. Cette situation est à elle seule complètement originale et constitue une source de bouleversements intenses pour nos sociétés vieillissantes.

          Le deuxième phénomène entrant en ligne de compte est l’accélération de l’histoire qui soumet les individus à des successions d’événements et de circonstances de plus en plus nombreux. Cette diversité croissante rend plus indispensable l’échange des expériences et des savoirs entre les générations.

          Tel a été l’objectif de la «cellule mémoire ouvrière de Seraing» qui après avoir publié avec l’aide du CARHOP «1886-1986. Des travailleurs témoignent», recueil de récits sur les conditions de vie et de travail, s’est penché sur la situation des travailleurs migrants en publiant en 1993 «Travailleur, d’où viens-tu?» un recueil de témoignages de personnes issues des différentes vagues d’immigrations et d’origines différentes. La réalisation de ce projet a permis à un autre travailleur, François Scalzo, de raconter son cheminement personnel dans «Le train du Nord»

 

          2. Face aux nombreux témoignages rassemblés aux cours de nos recherches, la réalisation d’un ouvrage consacré à l’histoire des relations, qui furent parfois extrêmement difficiles, entre le mouvement ouvrier et les travailleurs étrangers, s’imposa. Cela a été l’occasion de prospecter dans les archives des organisations syndicales et d’une fois encore sauvegarder des documents condamnés à la déchetterie non par manque d’intérêt mais tout simplement parce que les combats menés à certaines époques ne semblaient plus devoir avoir cours. Mais entre-temps, nous avons appris que des fonds liés à l’histoire de l’immigration et conservés dans des institutions officielles avaient également fait l’objet d’une élimination car jugés • 3 •

 

2 François Scalzo, Le train du Nord, Mons, Éditions du Cerisier, 1997.

          «encombrants et sans intérêt». Les fruits de ce travail ont été publiés dans «Les syndicats et les immigrés. Du rejet à l’intégration»

       

          Alors qu’une nouvelle ère de grands déplacements humains se met en place, que les enjeux multigénérationnels et multiculturels sont de plus en plus nombreux et si on veut éviter de porter à leur paroxysme les réactions xénophobes, il est plus qu’ urgent de fournir des outils d’analyse pointus mais accessibles au plus grand nombre.

          En conclusion, il est d’autant plus important de sauvegarder le patrimoine social qu’il est pour l’essentiel «immatériel» et qu’il fait souvent figure de parent pauvre à côté du patrimoine architectural ou iconographique qui relève des biens matériels. Pourtant l’un sans l’autre, ils sont souvent incompréhensibles ou, en tout cas, incomplets. Le patrimoine social est là pour nous rappeler que sans les hommes qui les ont bâtis, les édifices, qu’ils soient majestueux modestes ou industriels, n’existeraient pas, et que pour en saisir toutes les dimensions il convient toujours de les resituer dans les contextes sociaux ou sociétaux qui les ont produits, avec leurs rapports de pouvoirs, leurs conflits,

leurs défaites et leurs victoires, leurs souffrances et leurs joies. C’est de tout cela que le patrimoine social est porteur, y compris des innovations sociales et de la façon, parfois chaotique et perturbée dont l’évolution s’est réalisée. Mais au-delà de cette relecture du passé qui modifie parfois complètement la vision qu’on pouvait en avoir au moment où les évènements sont survenus, la raison la plus immédiate de sauvegarder notre patrimoine social est encore de nous aider à mieux comprendre les enjeux sociétaux actuels dans la mesure où ils n’apparaissent jamais de façon spontanée, mais s’inscrive toujours dans une continuité, c’est-à-dire une histoire qui n’est pas forcément linéaire, mais qui n’est pas non plus dissociée des épisodes passés, le présent n’ayant de sens que relié à un avant et un après.

 

3 Marie-Thérèse Coenen (sous la dir.), Les syndicats et les immigrés. Du rejet à l’intégration, Bruxelles, EVO-Carhop-

Fec, 1999.

 

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